En Tunisie comme en Egypte, la révolte est avant tout sociale : la hausse des prix des denrées de première nécessité, la misère des populations les plus défavorisées, le chômage grandissant des jeunes surtout diplômés. Une situation qui est aggravée par l’autoritarisme de l’Etat qui étouffe les libertés fondamentales. Cette exacerbation tire toute sa légitimité dans le vol caractérisé des biens publics par les ex-présidents Ben Ali et Moubarak. Le premier totalise à son actif plus de 5 milliards de dollars et le second devient le plus riche de la planète avec entre les mains entre 40 et 70 milliards de dollars. Des sommes colossales qui peuvent nourrir pendant des siècles les tunisiens et les égyptiens et mieux tous les africains. Et incontestablement la fracture sociale, la corruption et le despotisme des dirigeants en un mot la mal gouvernance sont les ingrédients de cette révolte de la rue dont le point de départ est le sacrifice d’un jeune chômeur par l’immolation par le feu pour le cas tunisien et le point d’arrivée une forte répression qui a fait des centaines de morts et milliers de blessés à Tunis et au Caire. Cependant les observateurs s’interrogent sur la transposition de cette révolution de la rue dans les pays africains subsahariens ?

Dans tous les cas ce sera difficile pour le Sénégal et pour la Mauritanie. En effet, le Sénégal qui fait partie des premiers pays africains à ouvrir l’espace démocratique est loin d’avoir des dirigeants propres au sujet de la gestion des biens publics et en particulier avec le dirigeant actuel Abdoulaye Wade et son clan. Le premier obstacle réside dans les confréries musulmanes. Plus de 90 pour cent des sénégalais appartiennent au moins à l’une des grandes confréries qadirya, tidjania ou mouride. Aujourd’hui cette dernière est la plus importante économiquement et politiquement du fait que le président sénégalais est lui-même mouride. D’ailleurs c’est la seule communauté la plus hiérarchisée et organisée en daara, sorte d’unités de production arachidière surtout. Le pendant urbain de cette organisation est le dahira, sorte d’associations de bénévoles qui contribuent financièrement .Au final ce qui fait que les mourides entretiennent de par ces réseaux sociaux de relations très étroites avec le pouvoir jusqu’au point que certaines nominations gouvernementales se font et défont à Touba même, la ville sainte où les habitants ne payent pas d’impôts et disposent gratuitement de l’eau courante. C’est un Etat dans un Etat à l’image du Vatican .

Les autres confréries à des moindres degrés sont certes influentes sur l’Etat sénégalais. Et dans l’ensemble toutes ces confréries constituent un contre pouvoir et un régulateur social très puissant. Une logique du travail et d’obéissance aux chefs religieux qui peut tuer dans l’œuf toute révolte sociale. Car il suffit seulement que l’un des chefs religieux ou serigne exhorte les foules en grève dont la majorité sont des fidèles ou talibés ou dans les rassemblements que les choses rentrent dans l’ordre. L’exemple récent d’anciens militaires invalides qui menaçaient de s’immoler n’eût été l’intervention du khalife des mourides est très significatif. Le deuxième obstacle relève de l’absence d’éducation à la citoyenneté qui réside avant tout dans l’analphabétisme de la majorité des sénégalais et le manque de civisme. C’est très fréquent de voir des sénégalais jeter des ordures dans la rue ou de couper des arbres, de ne pas respecter les codes de la route. Et pire l’administration est toujours considérée comme la vache à lait où les pratiques de la corruption sont érigées en règle de bonne conduite. L’absentéisme non justifié est considéré comme un droit etc…Ces comportements anti- citoyens de la base au sommet de l’Etat annihilent la prise de conscience collective et de ce fait concourent à maintenir toujours le pouvoir en place.

Ces mêmes tares existent bel et bien en Mauritanie où contrairement au Sénégal cohabitent deux cultures différentes, l’une arabo-berbère et l’autre négro-mauritanienne. La révolte de la rue se heurte à deux écueils, l’armée et l’absence de cohésion sociale ou d’unité nationale. Depuis l’indépendance en 1960, tous les présidents successifs de Mokhtar Ould Daddah à Ould Aziz sont des maures. A partir de 1978, les militaires ont pris le pouvoir jusqu’à maintenant et se sont appuyés sur le tribalisme pour gouverner le pays avec des dosages savants ethniques pour masquer la domination de l’élite arabo-berbère sur les négro-africains. La dynamique de paupérisation est là surtout des haratines qui ont ouvertement avec les derniers évènements de résurgence de l’esclavage après la condamnation ferme de leurs militants anti-esclavagistes la possibilité de participer à de prochaines crises que traversera le pays. C’est conscient de ce danger que le père de la nation Ould Dadah affirmait à l’époque que le problème de l’esclavage en Mauritanie « ne pouvait être résolu que deux manières soit par une révolution sanglante soit par une évolution lente de la société grâce au développement économique ».

Cette alternative est toujours d’actualité. La faiblesse du mouvement syndical et de l’opposition aujourd’hui font que les mouvements sociaux se focalisent essentiellement sur les personnes c'est-à-dire les chefs de file et n’ont pas beaucoup de grande portée nationale .L’absence de cohésion sociale due au manque d’unité nationale et l’emprise de l’armée sur les pouvoirs décisionnaires constituent des facteurs de blocage. Toute contestation sociale à grande échelle sans l’aval de l’armée dont la majorité appartient à telle ou telle tribu maure est vouée à l’échec. La vigueur tribale est une donnée permanente de la vie politique mauritanienne. Il faudra du temps et beaucoup de temps pour faire disparaître cette pratique.

La révolutions du jasmin et la révolution de la place Tahrir auront au moins fait des effets de domino psychologique dans l’esprit des dirigeants du Sénégal et de la Mauritanie. L’avenir dans ces deux pays dépendra de l’intelligence de Wade et de Ould Aziz à jouer le jeu de l’alternance démocratique et surtout à être des modèles d’ honnêteté, d’équité et de justice sociale.