ture.jpgPar Chérif Kane

Un tel scénario n’était pas envisageable au moment où la majeure partie de l’Afrique subsaharienne accédait à l’indépendance après trois cents ans de colonisation française. Parce qu’à cette période les regards étaient plus tournés vers la construction de l’unité nationale et la lutte contre l’analphabétisme plutôt qu’à des débats d’idées .

Cependant après des décennies de souveraineté nationale, la plupart de ces pays affichent un triste record d’instabilité politique et de fracture économique et sociale dues à des régimes issus pour la plupart de coup d’Etat militaire ou civil ou de mal gouvernance. Et pourtant, cette partie occidentale du continent recèle d’énormes potentialités économiques et humaines qui diffèrent d’un pays à un autre .

Derrière cette disparité économique et politique se cachent de brillantes civilisations d’hier pour ne citer que le Mali et le Sénégal qui n’ont rien à envier à la bonne gouvernance des occidentaux du 21ème siècle. Bien entendu ces anciennes civilisations ne sont pas parfaites car dans toute civilisation il y’a une part de grandeur et une part de faiblesse.

Ainsi s’agissant du royaume pré-colonial Mandé du Mali, du Fouta, du Walo ou du Cayor au Sénégal, on peut affirmer sans ambages qu’ ils ont apporté une contribution majeure à l’humanité sur le plan des droits de l’homme et de la démocratie. Le professeur sénégalais Iba Der Thiam dans ses réflexions sur la démocratie et l’Afrique, publiées par Sud Quotidien remarquait à juste titre que « dès 1236, les représentants de l’Empire du Mali et leurs alliés, réunis à Kurukan Fuga, situé dans l’actuel cercle de Kangaba, en république du Mali, avaient au lendemain de la bataille de Kirina, adopté une charte de 44 articles, destinés à organiser la vie en commun, au sein du Mandé , entre membres d’une même communauté, pour conjurer la guerre, instaurer la stabilité et la paix, promouvoir la prospérité, la justice et le bien-être au profit de tous, dans le respect mutuel, la participation responsable, la solidarité et la compréhension mutuelle ».

Voilà donc une société dès le 13ème siècle qui affichait des ambitions de gouvernance que l’on retrouve aujourd’hui dans les républiques les plus avancées à savoir le respect de la dignité humaine, l’éducation pour tous sans oublier que les droits et l’intégrité physique de la femme étaient garantis c’est à dire pas de violence conjugale .

Les Mandés accordaient aussi beaucoup d’importance à l’étranger qui était bien protégé et choyé, ce qui honore aujourd’hui l’hospitalité africaine relayée par la Téranga sénégalaise. C’est aussi une belle leçon d’accueil du migrant que les européens doivent méditer pour corriger certains excès des lois d’immigration qui empiètent quelque fois sur les droits de l’homme .

Le peuple Mandé était même précurseur de l’écologie en désignant en son sein des chasseurs comme protecteurs de la nature, du gibier et des habitants pour préserver la biodiversité. On retrouve cet esprit de bonne gouvernance dans les royaumes voisins du Sénégal. Sur le plan politique, n’est-ce pas Thierno Souleymane Bâl qui le premier instaura l’alternance au pouvoir des Almamy pour lutter contre le népotisme et le despotisme des Foutankés.

Cette vision à partir du 18èmesiècle était en avance sur son époque. Elle a permis de gérer les conflits inter-royauté et de mettre en avant l’intérêt de la collectivité en opérant d’abord un changement au niveau de la désignation des candidats. Il apparaît une similitude de gouvernance dans le royaume du Cayor où ce sont des élections qui vont départager les principaux prétendants.

C’est la colonisation en fait qui a occulté toute cette vision du monde noir .La Françafrique, système par lequel la France maintient sa domination sur ses anciennes colonies sur tous les plans, est venue par la suite renforcer cette idée. Ces exemples sont révélateurs d’une Afrique pré-coloniale qui possédait déjà des pratiques démocratiques mais pas au sens occidental du terme avec des partis et des programmes, une presse libre et pluraliste et des syndicats etc.. . mais avec en toile de fond une praxis sociale basée avant tout sur l’Homme.

C’est clair la démocratie n’est pas étrangère aux africains. Il est nécessaire voire impérieux que nous changions de cap pour aborder un autre tournant . Pour cela, nous avons besoin de nous structurer culturellement c’est à dire puiser dans notre passé dans le but de créer des choses nouvelles tout ce qui pourrait correspondre avec les exigences du moment. Apprendre à avancer les pieds sur terre sans aucun complexe avec notre propre rythme comme l’ont fait les chinois et les indiens qui ont d’abord capitaliser leur héritage culturel pas à n’importe quel prix.

Pour paraphraser un philosophe français, chaque civilisation a sa spécificité déterminée par sa géographie, sa culture, sa trajectoire historique et ses réalités économiques. Le combat pour la renaissance africaine est long et parsemé d’embûches mais encore faudrait-il y croire ?